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Peter Doig en souvenir de Gauguin
Le Figaro
Valérie Duponchelle
27 January 2015

À quoi ressemble un peintre aujourd'hui? À une sorte de gentleman inquiet, chemise en chambray propre mais usée au col, pull au demi-ton délicat et baskets de marcheur. Né en 1959 à Édimbourg, Peter Doig est brumeux comme ses Highlands natales, tenace comme un laboureur en hiver, évanescent comme un poète que personne ne comprend tout à fait, éclatant comme un Britannique des îles. Ses grandes toiles sont des invitations à la contemplation (Milky Way, 1989-1990, pointilliste, presque un dessin aborigène), des temps suspendus au bruit étouffé comme lorsque la neige va tomber (Blotter, 1993), des scènes de crime dignes deVendredi 13 où le suspense demeure (100 Years Ago(Carrera), 2001, avec son canoë rouge sang flottant sur une mer turquoise) et des réminiscences des grands maîtres,Bonnard, Gauguin, Munch. Partout, la couleur, symbole de la vie, transforme la menace existentielle en source de merveilleux.

C'est tout naturellement que la Fondation Beyeler de Bâle, si à l'aise avec la peinture, de Ferdinand Hodler à Gustave Courbet, rend hommage à ce peintre-né. Avec un sens rare de l'harmonie et du rythme, elle redéploie l'univers de cet Écossais qui a grandi à Trinidad, puis au Canada. Artiste fort coté, il œuvre désormais entre Trinidad, Londres et New York, d'où ses visions entre tropiques sans ombre, au soleil dur, et Grand Nord gelé d'une fraîcheur enfantine.

Honneurs aux collectionneurs

Cette relecture suisse fait se répondre sans heurts les différentes périodes d'un artiste. Hier, nouveau venu porté aux nues par le   collectionneur et businessman anglais Charles Saatchi, le boom naissant du marché de l'art contemporain et l'arrivée des «nouveaux Russes» (8,50 M€, soit 5 fois son estimation, pour White Canoe, 1990-1991, dont la Fondation Beyeler présente le petit frère, Swamped). Aujourd'hui, goûté toujours avec ferveur par les amateurs de peinture, ces mélancoliques. On le voit à la place d'honneur chez les collectionneurs de Paris et Bruxelles, entre Francis Bacon et Lucian Freud.

C'est le parti pris inverse du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, qui, pour la première exposition «Peter Doig» en France à l'été 2008, avait fait se succéder les périodes d'un artiste «versatile». Peter Doig mélange les techniques, emprunte des images à la presse et à la culture pop (affiches, couvertures d'album), cite les maîtres en chair et en os (Daumier dans Metropolitain (House of Pictures), 2004) ou par le biais de la palette (Edward Munch, Paul Gauguin). Ce mixage déconcertant n'était pas forcément en sa faveur à Paris. Ses grands formats neigeux et mystiques y cédaient brutalement la place à des tableaux aux aplats intenses, orange et verts (synthèse magnifique, ici, dans Paragon, 2006), violets, bleus et noirs (l'homme fantôme de Pelican, (Stag), 2003) comme un Gauguin bouleversé et libéré par les îles. À Bâle, sous la lumière zénithale de la Fondation Beyeler et ses justes proportions, le croisement des thèmes et des années trouve mieux sa logique et sa plénitude.

«Attraper une atmosphère»

En petit comité, Peter Doig a revisité avec nous les tableaux de son exposition, comme s'il était étranger à l'affaire. Distancié et critique, il regardait chaque tableau comme un peintre qui recule dans l'atelier pour jauger composition et valeurs. Comme un homme qui juge sans cesse l'artiste qui est en lui et se bat, pinceau au poing, pour s'exprimer au plus près de sa vie et «échapper aux lois de la description». Débit saccadé, doutes envahissants, Peter Doig n'explique pas comment il «attrape une atmosphère», parle plus volontiers de «l'espace de la peinture, ce qui se cache derrière la toile, plutôt que dedans». Ses tableaux ont souvent des titres philosophiques, comme Reflection (What Does Your Soul Look Like), 1996, avec son homme non identifié qui n'existe que dans son reflet. Une forme d'incertitude auquel le médium peinture semble idéalement destiné.

Modeste et obstiné, Peter Doig est «retourné apprendre la peinture dans une école de Londres, à 31 ans, pour s'immerger dans la peinture, et peindre, peindre, intensivement, pendant 48 semaines d'affilée», se souvient-il. «J'étais avec de jeunes bacheliers de 20 ans, pleins d'énergie et de détermination. Je me cherchais. J'ai peint trois tableaux de cette première salle dont ce River Boatcette année-là», dit-il avec une pointe de regret pour ces années si productives et désormais si recherchées (Okahumkee (Some Other People's Blues), 1990, collection de la Kunsthalle de Kiel). Et d'expliquer comment peu à peu ses tableaux «sont passés du récit à la question même de la peinture, comment peindre et pourquoi». La visite est une plongée dans la matière.