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Markus Lüpertz et l’intelligence de l’art
Le Figaro
Valérie Duponchelle
21 April 2015

A l’occasion de la rétrospective que lui consacre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris le peintre et sculpteur allemand nous explique son orgueilleuse conception de l’artiste.

L’atelier de Markus Lüpertz, ou plutôt l’un de ses ateliers, est à une cinquantaine de kilomètres de Berlin dans une campagne plate de bouleaux et de tilleuls où le ciel domine. C’est une forme de gros hangar, sans charme particulier, jusqu’au moment où l’on pousse la porte. Là, foisonnement total de la vie d’un peintre: des esquisses, des sculptures, des objets utilitaires que l’œil d'un artiste redispose selon un désordre harmonieux. C’est dans sa cuisine, tapissée d’articles de presse à sa gloire, encombrée de trophées de foot et de photos de jeunesse, que le peintre, force jubilatoire de la nature à 74 ans, nous reçoit en Jupiter.

LE FIGARO. – Comment recevez-vous cette rétrospective parisienne?

Markus LÜPERTZ. – Je n’aime pas le mot « retrospective ». Le passé ne m' intéresse pas. Je suis trop jeune pour avoir un passé! C’est un mot qui appartient au langage des musées. Moi, j’aime le mot « exposition». J’aime aller voir mes expositions. Ce sont des jours de fête, car je revois des tableaux que je n’ai plus vus depuis des années, comme des enfants que l’on retrouve. J’adore mes tableaux je suis un fan de mes tableaux.

Vous êtes un peintre prolifique. Vous avez beaucoup d’enfants sur toile?

Je peins beaucoup, je travaille tout le temps sur des tableaux et des sculptures. Mais exposer est autre chose. Je participe rarement à la construction de mes expositions. Je n’aime pas me découvrir moi-même, ce que moi je dessine, j’aime découvrir un autre regard. Si je me fêtais moi-môme, ce serait insupportable! Ce n'est pas la réflexion de l’artiste qui importe, mais celle de l’autre. Le peintre n’a qu’une vision des choses. Le tableau prend forme avec le spectateur.

Comme un acteur ou un cinéaste?

Il suffit d’être peintre. Un tableau suffit. La vie du tableau se découvre dans l’image que se fait le spectateur. La responsabilité est tout aussi grande du côté du public que du peintre lui-meme. C’est ma théorie, c’est pour cette raison qu’il y a des expositions.

Vous avez pourtant été professeur, soit du côté de l’observation, de la digestion, de l’explication…

Je ne suis pas pédagogue. J’ai enseigné comme un artiste. Je suis le maître et j’ai des élèves. Rubens n’était pas pédagogue, il était artiste. Une académie des beaux-arts n’est pas une école, pas une université, c’est un endroit libre de l’art. C’est la faute d’aujourd’hui de vouloir en faire des écoles. On peut apprendre une technique dans des ateliers, mais l’art, il faut l’apporter soi-même. Pour être artiste, il faut avoir une intelligence de l’art. On peut être analphabète et avoir cette intelligence de l’art. C’est ce qui est en train de mourir actuellement. Parce que les étudiants ont remplacé les artistes, veulent des directives et des programmes. L’art, ce n’est pas ça. C’est un élément que l’on ne peut pas apprendre. Il faut le vivre, sinon il n’existe pas. Certains pensent que l’art est un moyen pour sauver le monde. Mais il n’est pas un outil, il n’est pas illustratif. C’est une dérive qui vient de la photographie et de l’approche de l’art par la pédagogie. Aujourd’hui, on croit qu’il suffit de lire les journaux pour faire de l’art.

L'appétit pour la peinture n'est-il pas une réponse au trop-plein conceptuel?

II y a un goût pour la peinture historique, de Vélasquez à Pissarro et à Toulouse-Lautrec. Mais la peinture contemporaine est oubliée. On n’apprend pas aux élèves des écoles à regarder la peinture. C’est trop compliqué pour eux. Regarder, c’a s’apprend.

Comment avez-vous appris?

Quand j’étais jeune à Reichenberg (aujourd’hui Liberec, en République tchèque, NDLR), l’art n’était que la peinture et la sculpture. Pas de photographie alors, qui s’est répandue depuis. Cela explique l’invasion des dilettantes en se prenant pour l’avant-garde! Ils pensent que l’on peut tout faire. Avec eux, le terme « créatif » a remplacé « artiste ».

Vous mettez Joseph Beuys dans le lot?

Oui, mais c’était le premier! II a élargi la notion d’esthétisme. II est de son époque. Dans dix ans, il n’existera plus. II était plus un chaman qu’un artiste. Ce qui va rester de Beuys, ce ne sont pas des œuvres, mais des reliques, comme celles des saints! Une légende, comme Marcel Duchamp ou Napoléon et son pot de chambre! Polyclète était aussi une Iégende, mais c’est le plus grand sculpteur qui, au-delà des copies romaines, n’a jamais dû prouver qu’il était le plus grand.

Quand avez-vous eu conscience d’être artiste?

Je suis né comme ça. J’ai compris que j’étais différent des autres. On se c omporte autrement lorsque l’on est artiste. On réclame autre chose. On est toujours conscient d’être àpart. On décide seul de nourrir cette demande en soi.

Étiez-vous un jeune homme solitaire?

Il y avait deux choses qui me distinguaient de mes contemporains. J’étais pauvre à l’époque où l’Allemagne se reconstruisait. Et différent. Ma famille avait émigré de Rhénanie vers la Bohême au XVII siècle. Ma famille était particulièrement pauvre, parce qu’elle avait été riche avant. Cela ressortait d’autant plus à une époque où tout le monde s’enrichissait. Ma mère, qui a dû travailler, avait un kiosque à journaux. Mon père avait tout perdu de sa manufacture textile mais jouait au piano, aimait les cartes et parlait très bien. C’était le plus merveilleux joueur de cartes que j’ai connu. II m’a tout appris.