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Markus Lüpertz, le prince des peintres
Le Figaro
Valérie Duponchelle
31 July 2015

DANS L’ATELIER DE... Le grand artiste allemand est une figure théâtrale et mordante de l’art. Dandy aux belles manières, il est aussi un esprit libre, un poète et un penseur à voix haute qui ne mâche pas ses mots. Rencontre dans son antre, près de Berlin, où tout parle de peinture.

De nos envoyées spéciales à Märkisch Wilmersdorf, près de Berlin.

Un petit bourg de l’ancien royaume de Prusse, sans cachet particulier. Large carrefour désert, maisons de briques rouges ou beiges. Un autre monde à 50 km de Berlin la contemporaine où les galeries se multiplient, où les collectionneurs défilent dans l'atelier modèle de l'artiste dano-islandais Olafur Eliasson, voisin de celui, souterrain, du dissident chinois Ai Weiwei qui devrait bientôt reprendre vie. C'est l’un des ateliers de Markus Lüpertz. On y vient en voiture, avec l’impression d’y être venu en calèche, il y a un siècle, après la visite au château de Märkisch Wilmersdorf que son galeriste de toujours, Michael Werner, a entièrement restauré et rendu à sa splendeur, avec un parc peuplé de ses sculptures peintes, à la fois massives et égarées.

Le paysage est plat, tout en forêts de bouleaux aux troncs argentés, d'aubépines et de sorbiers des oiseleurs. Du vert profond des contes qui s'étale comme un tapis de théâtre, un bleu de printemps dans un ciel sans nuage que l’absence de reliefs rend encore plus vaste, comme dans toute la peinture de l’École du Nord.

Autant de couleurs qui ont leurs habitudes dans les tableaux de Markus Lüpertz où les femmes, beautés nues aux poses héritées de l’Antiquité, peintes souvent de dos comme chez Ingres, ont le gris rosé des tourterelles et des statues. Toutes ces couleurs, traitées hardiment, forment une signature immédiatement reconnaissable, une harmonie très particulière à la fois rude et sensuelle. Elles racontent une très longue histoire de l'art, une culture intense, un temps propre à la contemplation et une certaine géographie allemande. Cap vers l’Est de l’Europe.

CABINET DE CURIOSITÉS GÉANT

Vu de l’extérieur, le hangar où se cache l’atelier de Markus Lüpertz ne présente aucun signe extérieur de richesse. C'est un gros trapèze utilitaire qui ne décline pas son identité artistique. Dès que la porte s'ouvre, c'est au contraire l’accumulation du vivant, un cabinet de curiosités géant qui illustre toutes les facettes du personnage, de sa passion du football à celle pour Nicolas Poussin, Edvard Munch, mais aussi son goût de poète et de dramaturge pour Arthur Rimbaud, Nietzsche, Antonin Artaud. Les dessins, les sculptures, les tableaux se mêlent aux trophées sportifs et aux ustensiles de jardin, râteau pour feuilles mortes, bottes de jardinier, blouse maculée.

Lorsqu’il vernit ses expositions dans le Marais chez sa galeriste parisienne Suzanne Tarasiève ou sa rétrospective au musée d’art moderne de la Ville de Paris, Markus Lüpertz est un absolu dandy, de l’épingle à cravate à la canne à pommeau. Comme un Oscar Wilde de la peinture, celui que l’on surnomme “le prince des peintres” aime alors créer un certain effet, jouer un peu la Statue du Commandeur pour tenir son auditoire en haleine et à bonne distance. Préférant dire qu’il ne parle pas anglais pour ne pas réduire ses propos à des formules trop basiques.

BOUCLE D'OREILLE COMME UN PIRATE

À Märkisch Wilmersdorf, Markus Lüpertz respire l’homme d’action que chaque jour passionne comme un défi. Il est né le 25 avril 1941 à Reichenberg (aujourd’hui, Liberec en République tchèque). D’une forme athlétique et d’un humour coriace, il efface très vite l’idée du septuagénaire, lui substitue celle du grand charmeur et de l’orateur à l’intelligence dialectique et au franc-parler. La conversation commence dans la cuisine, au bout de la longue table conviviale où chacun trouve naturellement sa place. Sur les murs, un patchwork d’articles de journaux qui lui sont tous consacrés, des dessins, des photos de lui à tout âge, hier jeune, brun et moustachu comme un gitan, aujourd’hui crâne rasé et boucle d’oreille comme un pirate.

“Pourquoi peignez-vous?”, lui demande, en couverture de son magnifique catalogue noir, le musée d’art moderne de la Ville de Paris qui lui a consacré sa première rétrospective en France, du 17 avril au 19 juillet. “Je ressens la pression du pouce venant d’en haut. Cela amène une perturbation, une tare. Et comme l’huître blessée accouche de la belle perle, cette pression me force à peindre.” “Qu’est-ce que vous voulez, avec la peinture ?” est la deuxième question de ce portrait officiel. “La peinture est culture, et qui dit culture dit substance du monde. La peinture fournit le vocabulaire pour rendre visible le monde.” La préface est signée Elfriede Jelinek, la chute du livre restitue une conversation de peintres entre Peter Doig et Markus Lüpertz.

Sa voix est forte, comme celle d’un grand comédien ou d'un professeur qu’on ne discute pas. Il y a aussi de la malice dans la brièveté des réponses, parfois presque des verdicts, qui aiment laisser planer le doute sur leur sérieux.